Du monstrueux au sublime Lucifer

l’imagerie du Diable dans l’Art

» Pour lire mon premier article sur le sujet : Satan/Lucifer : qui est qui ?

A travers l’exposition “Satan, l’Ange de la Révolte” au musée Thomas Henry de Cherbourg, je vous parle de Satan dans les Arts 


Au Moyen Âge, dans les premières représentations de l’art occidental, le diable est monstrueux et bestial. Il terrorise les fidèles et incarne toutes les angoisses collectives. On le représente sous les traits de la bête décrite dans l’Apocalypse, ou bien en lui attribuant les cornes et les sabots de chèvre du dieu païen Pan, comme l’antithèse de l’agneau divin. Il devient alors l’incarnation du Mal et le châtiment réservé à ceux qui péchent.

Durant le siècle des Lumières, la philosophie et la pensée scientifique contribuent à faire du diable un symbole et un personnage de fiction. C’est notamment le cas dans Faust de Goethe, où le Diable est humanisé et se révèle aussi séduisant qu’inquiétant.

Les artistes vont progressivement le représenter sous les traits d’un ange déchu, expulsé du Paradis pour s’être rebellé contre Dieu. Insoumis et tourmenté, il acquiert également une dimension… sublime.

John Milton est l’un des premiers à lui donner, dès 1667, une beauté et une grandeur remarquables dans Le Paradis perdu. Satan occupe une place centrale et est le véritable héros du roman. Et c’est là que tout change : le lecteur peut éprouver de l’empathie, voire de l’admiration pour lui. Satan n’est plus seulement un monstre : il s’impose comme un personnage complexe, dont le lecteur perçoit aussi l’humanité.

Il incarne la révolte, une figure qui résonnera particulièrement avec le XIXᵉ siècle et son rejet croissant de l’ordre établi.

Lord Byron évoque Lucifer dans son Caïn (1821) et se démarque de la figure créée par Milton car il souhaite aider les hommes et leur transmettre une forme de connaissance. C’est d’ailleurs à cette époque qu’apparaît le terme « satanisme », employé notamment par le poète anglais Robert Southey pour qualifier la poésie de Byron (il ne l’aimait pas beaucoup !).

Lucifer commence à posséder tous les attributs du héros romantique : une sensibilité exacerbée, la révolte contre la société, un repli sur soi, une profonde souffrance et un désenchantement face à la réalité. Il est d’ailleurs souvent représenté mélancolique, dans une posture pensive et songeuse.

Aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, il devient une véritable icône romantique. Victor Hugo, Alphonse de Lamartine, Charles Baudelaire, Alfred de Vigny ou encore Odilon Redon vont être fascinés par la figure du Diable. Les artistes lui donnent une âme. Ils s’emparent de cette figure blessée par l’autorité divine et en font l’un des symboles de la résistance contre le pouvoir arbitraire. Mais ce Satan est aussi séduisant, charismatique et tourmenté par ses démons intérieurs.

Il devient en quelque sorte une réponse aux interrogations de la société de son époque. À la fin du XIXᵉ siècle, la société traverse une véritable quête de sens. La confiance dans la religion s’effrite et la figure qui devait faire peur et incarner le Mal… ne fait plus vraiment peur.

C’est également la période de l’essor de l’occultisme. Le Diable devient alors le reflet des angoisses de son époque, mais aussi une figure associée à l’accès aux connaissances cachées, réservées aux initiés. Il reste Lucifer, celui qui « porte la lumière ». Helena Blavatsky dira qu’il est le serpent de la Gnose.

Diable et femme il n’y a qu’un pas au 19ème siècle ! La femme fatale, séduisante est vue comme une tentatrice et un instrument du démon. En représentant parfois Satan sous des traits féminins, le mouvement du romantisme noir prolonge une forme de diabolisation historique des femmes et de cette idée, chez certains théologiens, qu’elles seraient « la porte du diable », parce qu’elles sont associées au péché originel.


Au fur et à mesure, le diable n’est plus considéré comme une entité extérieure mais comme un démon intérieur de l’Homme. Il est vu comme un libérateur et un figure d’exploration de ses désirs.


En ce moment, et jusqu’au 8 novembre 2026, une exposition consacrée à la figure de Satan dans les milieux littéraires et artistiques du XIXᵉ siècle se tient à Cherbourg au musée Thomas Henry.


Pour aller plus loin :

  • Le podcast Mythe dans le Placard sur le Mythe de Satan
  • Thèse de Clémence Ardin : The Myth of the Fallen Angel in English and French Romantic Poetry
  • Mémoire de Adeline Arenas : L’Ange révolté du XIXe siècle : étude de la figure luciférienne dans Éloa d’Alfred de Vigny, La Fin de Satan de Victor Hugo et La Révolte des anges d’Anatole France (Pour le lire)
  • Catalogue de l’exposition Satan – L’Ange de la Révolte dans les arts du 19ème siècle.
  • Diable, ça c’est de l’art. de l’Apocalypse à l’enfer de Dante, d’Alix Paré.
  • Origine. (1936). Sur les premiers principes, étant le texte de Koetschau des De Principiis de G.W. Butterworth.
  • L’invention du mythe des « anges rebelles » de Claude-Gilbert Dubois
  • Le diable. Perceptions du mal de l’Antiquité au christianisme primitif de Burton Russell, Jeffrey.
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