La Symbolique des œuvres de Hilma af Klint



Pour en savoir plus sur le groupe des Cinq et la création des Peintures pour le
Temple, vous pouvez consulter le premier article consacré à Hilma af Klint.
En ce moment et jusqu’au 30 août 2026, se tient une grande exposition
sur Hilma af Klint au Grand Palais
coproduite par le GrandPalaisRmn et le Centre Pompidou.
Hilma af Klint, peintresse suédoise de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle, surprend par une double pratique artistique. D’un côté, elle réalise une peinture naturaliste destinée au grand public et de l’autre, elle développe une œuvre abstraite, profondément spirituelle, qu’elle réserve à un cercle d’initiés.
Avec quatre autres amies artistes, elles forment le groupe des Cinq et s’adonnent au spiritisme. À travers l’écriture ou le dessin automatique, des guides spirituels leur dictent des messages et en 1906, demandent directement à Hilma af Klint de créer des œuvres sur l’éveil spirituel de l’humanité. À sa mort en 1944, elle demande que ces peintures doivent rester cachées pendant vingt ans.
Pour elle, le monde n’est pas encore prêt à les recevoir. 193 peintures sont réalisées dans le but de faire partie d’un plus vaste projet : la création d’un temple.

Elle s’entoure des Cinq et d’autres collaboratrices.
Les esprits transmettent les instructions, guident son pinceau.
Puis, petit à petit, l’encouragent à créer par ses propres connaissances, visions et ressentis.
A coté de sa pratique spirite, Hilma af Klint intègre plusieurs courants occultistes comme la Société théosophique et surtout l’Anthroposophie de Rudolf Steiner, qui auront une grande influence sur ses œuvres.
Elle canalise le monde invisible dans sa peinture,
Rend visible l’invisible,
Partage les connaissances de l’univers
Elle transmet sur papier les images qu’elle reçoit. Parfois, elle sait précisément ce qu’elle peint mais la plupart du temps, elle l’ignore complètement. Elle consigne dans des carnets ses communications avec les esprits, ses recherches mais aussi ses interprétations et compréhensions.
«Passons maintenant aux symboles dont vous devez rechercher la signification oui, rechercher, car beaucoup de choses peuvent vous être données directement, mais votre propre recherche vous apportera souvent une connaissance plus complète» (23 janvier 1900).
En étudiant la nature et les sciences, elle découvre que tout est interconnecté : l’infiniment petit fait écho à l’infiniment grand, et inversement. Les découvertes scientifiques de l’époque, comme celles du spectre gamma ou des rayons X, révèlent l’existence d’une réalité qui dépasse ce que les yeux voient. Elles montrent que le monde est bien plus vaste et complexe qu’il n’y paraît. Pour Hilma af Klint, mieux comprendre cette réalité invisible devient une manière d’approfondir notre connaissance du monde, mais aussi de nous-mêmes.

Tout à un sens et tout appelle à être déchiffré. Les symboles servent à exprimer l’invisible, et l’abstraction permet de traduire en images les plans supérieurs, comme une cartographie de ces mondes.
« La forme est une onde, derrière la forme se trouve la vie elle-même »
21 août 1912
Symboliques des peintures du Temple
Les peintures du Temple illustrent la création du monde et l’évolution de l’humanité vers la spiritualité. Ce chemin passe avant tout par un travail sur la réconciliation des contraires.
La Chute et la Création
Hilma af Klint revient sur un épisode majeur de la Bible qui pour elle, est mal compris : la Chute. Elle s’appuie sur les concepts hermétiques et théosophiques de l’androgyne primordial, selon lesquels un Être originel unifié, s’est scindé en deux pour devenir le principe masculin et le principe féminin, incarnés par Adam et Ève.
Tout le parcours de l’évolution spirituelle consiste alors, comme en l’alchimie, à réunifier ces deux pôles afin de retrouver l’état d’unité d’avant la Chute et donc de l’androgyne primordial. La Chute était inévitable. Ainsi, qu’Eve mange le fruit défendu faisait partie du plan divin. Elle déclenche l’évolution nécessaire pour ensuite avancer vers une réalité supérieure.
La première série, Chaos originel parle de l’origine de la création où la vie émerge d’une graine, même sous le chaos. Les eaux agitées tourbillonnent, les énergies se structurent (en géométries ou spirales chez af Klint), l’Un passe au Deux mais pourtant, la dualité n’est qu’illusoire et tout est interconnecté.



Après la création globale, Eros évoque l’arrivée de l’humanité. Ce tableau 1 ci-dessousd’Anna Cassel du groupe des Cinq, la montre comme une fleur rose (le pur, l’innocence) qui naît de l’océan primordial (le Tout).

La dualité
Les Peintures du Temple évoquent un chemin vers le divin. L’homme y passe de la division à l’unité, comme dans une opération alchimique. Tout est duel, et l’évolution spirituelle ainsi que la connaissance naissent de cette réconciliation des contraires.
• L’homme et la Femme
• Le Matériel et le Spirituel
• Le Blanc et le Noir
• Le Bien et Le Mal
• Le Microcosme et le Macrocosme

Il faut dépasser la dualité car les opposés s’entremêlent toujours. l’envers est aussi important que l’endroit. Sur ses toiles, les forces opposées sont toujours symétriques, aucune polarité ne prend le dessus.
• Beaucoup de symétrie et d’effets miroir
• Tout fonctionne par pair
• Le bleu est associé au féminin
• Le jaune, au masculin
• Le vert, est la réunion des deux contraires
Elle s’inspire de la théorie des couleurs de Goethe : « Sois tranquille, toutes les couleurs sont bonnes; elles sont choisies par ceux qui savent lire le langage des couleurs » 8 janvier 1901
Dans la série des grandes peintures figuratives : Les humaines sont en premières séparés puis petit à petit leur corps disparaissent et fusionnent dans des formes abstraites.
Les Dix plus grands
Sur des formats monumentaux peints en seulement 3 mois, Hilma af Klint va mettre en évidence le cycle de la vie. Avec les grandes étapes de l’évolution de l’humanité et les 4 âges de la vie de l’homme : l’enfance, la jeunesse, l’âge mur et la vieillesse.
Les 4 premiers tableaux représentent l’Unité originelle des 2 opposés, leur séparation puis leur réunification :
Tableau 1 : la séparation/ la dualité. Fond bleu nuit : état harmonieux originel avec la rose et le lys, symboles de l’amour, qui forment le symbole de l’infini.
Tableau 2 : L’Evolution du monde. Le disque bleu masculin avec l’orange féminin commencent à fusionner.
Tableau 3-4 : l’unité du masculin et du féminin est représentée par une grande composition florale où les corps deviennent des formes colorées abstraites. Les fleurs illustrent un monde d’harmonie et représentent le groupe où chaque pétale est une personne.




Le potentiels des mondes spirituels avec des cercles pastels :
Tableau 5 : l’amour charnel qu’Hilma af Klint commente dans ses carnets par : “le péché n’existe pas ». Les fleurs à 5 pétales sont comme les Cinq, la métaphore du groupe, le collectif autour de ce grand projet.
Tableau 6 : Récit de le Genèse avec création d’Ève à partir de la côte d’Adam.
Tableau 7 : Les 3 feuilles jaunes la représente, elles sont entourés de couleurs et de formes qui sont les vices et les défauts qu’elle doit travailler. L’équilibre passe par un travail sur soi.
Tableau 8 : l’aboutissement de son combat intérieur et l’éveil de sa spiritualité




Et enfin, la fin du voyage et élévation vers les hautes sphères :
Tableau 9 : Deux grands cercles (orangé et bleu) libèrent des graines. Hilma af Klint parle de la forteresse d’Ararat pour accompagner cette peinture, lieu où réside les êtres supérieurs pour les théosophes.
Tableau 10 : une fleur bleue répond en symétrie à une fleur jaune. 4 carrés dont un jaune et un bleu forment une croix (union des contraires). Le symbole de l’infini réunit les opposés.


Evolution spirituelle : mode d’emploi
Evolution narre de nouveau le thème de la Chute dans la matière, le péché, la découverte du mal puis la libération.
Descendre dans les profondeurs,
revenir avec des compréhensions,
trouver une harmonie,
le faire et le refaire.
Suivre les cycles.
Se rapprocher du divin en recherchant l’équilibre, entre l’esprit et la matière.

La Série US décrit un voyage du plan physique vers les plans astral (émotions et désirs) et mental (connaissance et idées), mais ce voyage ne se fait pas seul c’est une quête collective. Le groupe est primordial pour évoluer.

Retable
Comme dans les églises, les dernières Peintures du Temple résume tout le travail réalisé.
En mai 1914, les Cinq précisent : «Cherchant à faire descendre la sagesse d’en haut, nous ne pourrons l’explorer qu’en plongeant dans l’abîme ».
Les 3 dernières toiles des peintures du Temple annoncent l’aboutissement du voyage initiatique avec le fait d’avoir trouvé l’équilibre. Elle y représente une toile avec un escalier / triangle pointe vers le haut et une autre avec pointe vers le bas. En théosophie, l’évolution se fait dans deux directions : dans un sens ascendant, du plan physique au plan spirituel, et descendant, du monde divin au monde matériel. La partie descendante est aussi importante que la partie ascendante. Il faut d’abord descendre dans l’obscurité pour pouvoir remonter vers la lumière.

Symboles
Spirales, lettres, formes végétales et couleurs deviennent un langage de l’invisible. Elle peint l’univers en formes géométriques. Pour Hilma af Klint, l’abstraction est le moyen d’exprimer une réalité spirituelle : “Derrière chaque chose se trouve une vie divine (…). Le rôle de l’artiste est de la percevoir”
L’escargot et la spirale : l’évolution, le voyage initiatique comme l’escargot qui part de sa coquille sombre pour ressortir à la lumière. Comme il est hermaphrodite, c’est aussi le symbole de l’androgyne primordial.
La spirale illustre aussi le mouvement de l’univers.

Cygne : En théosophie, le cygne est un symbole de l’esprit, alors qu’en anthroposophie il est l’initié, celui qui a terminé son chemin. Cygne blanc et noir : une lutte pour ensuite unir les contraires et mener à un équilibre intérieur.

Colombe : manifestation du Verbe divin dans la matière car elle est le symbole du Saint Esprit. Ce tableau montre l’état harmonieux entre le ciel et la terre, ainsi que la paix retrouvée après avoir surmonté la dualité.

Saint Georges : Af Klint signale dans ses notes que Saint Georges est l’un de ses alter ego. Combattre le dragon est une victoire du bien sur le mal, d’elle sur les ténèbres qu’elle doit affronter.

Lettres :
W : la matérialité
U : la spiritualité/l’Esprit
WU : l’union des deux
UW le miroir de WU : tout est interconnecté, tout se répond

Pétales : les membres qui créent avec Hilma af Klint. « Nous devons (…) nous efforcer de nous voir les unes dans les autres, de voir dans chaque feuille de notre fleur de vie commune une émanation d’une certaine puissance cosmique. » (carnet d’Hilma af Klint)
Comment se comporter devant les œuvres d’Hilma af Klint? Elle nous donne le mode d’emploi et nous invite à voir avec “l’oeil physique mais aussi l’oeil de l’âme”.

Pour aller plus loin
– Hilma af Klint. Les peintures du temple 1906-1915, Pascal Rousseau
– Hilma af Klint de A à Z, Pascal Rousseau
– BD Hilma af Klint. Les Cinq Vies de Philipp Deines
– Elles font l’abstraction de Christine Macel
– Film Hilma de Lasse Hallström (2022)
– Hilma af Klint, Artist Researcher Medium
– Femme oiseau étoile, Le roman d’Hilma de Veronique Le Normand
– Documentaire : Beyond the Visible – Hilma Af Klint de Halina Dyrschka(2019)
– Artiste Médium, Entre vision et rébellion de Odile Alleguede et Elisa Amaru
– Documentaire Arte : La double vie d’Hilma af Klint, Peintre et pionnière de l’art abstrait (2026) en coproduction avec le GrandPalaisRmn et le Centre Pompidou.
Toutes les citations viennent des carnets de Hilma af Klint ou des sources
citées ci-dessus.
Un grand Merci au Grand Palais et au Centre Pompidou, qui grâce à cette
collaboration commerciale a permis que je réalise ces recherches et que je les partage ici !
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