Hilma af Klint, peinture médiumnique et abstraction

Les esprits lui dictaient ses œuvres


En ce moment et jusqu’au 30 août 2026, se tient une grande exposition 
sur Hilma af Klint au Grand Palais 

coproduite par le GrandPalaisRmn et le Centre Pompidou.


Début

En 1881, à l’âge de 19 ans, Hilma af Klint intègre la Royal Academy of Fine Arts de Stockholm. Elle va, tout au long de sa vie peindre et vivre de toiles naturalistes, comme des paysages ou des portraits. Si ces toiles s’adressent au grand public, c’est pourtant lors de ses activités du vendredi soir que se révèle la puissance de son œuvre : un univers où l’abstraction se mêle au spirituel.

Dès l’enfance, Hilma cherche à comprendre le monde, comment tout s’interconnecte. Elle s’intéresse d’abord aux mathématiques et à la botanique, puis développe une curiosité pour les mystères de l’univers. C’est là que la spiritualité entre progressivement dans sa vie.Au XIXe siècle, l’occultisme connaît un grand essor et c’est à l’adolescence qu’elle commence à fréquenter les cercles spirites. Après la mort de sa jeune sœur Hermina, elle espère pouvoir communiquer avec elle. Elle ne quittera plus les voies ésotériques et se rapprochera de plusieurs mouvements, comme la Société Théosophique, les Rose-Croix et surtout l’Anthroposophie.


Qu’est ce que la Théosophie & l’Anthroposophie ?

La Société Théosophique est cofondée par Helena Blavatsky. Ce mouvement spirituel et ésotérique repose sur l’idée que des concepts communs existent dans différentes traditions. Elle propose un syncrétisme entre les sagesses de l’Orient (bouddhisme, hindouisme etc..) et celles de l’Occident (notamment l’héritage chrétien), dans le but de construire une spiritualité universelle.

Parmi les idées : l’être humain (microcosme) est le reflet de l’univers (macrocosme), ou encore que le spirituel doit rester très présent face à une société de plus en plus matérialiste. Hilma af Klint rejoint la Société théosophique de Stockholm en 1904 et côtoie Annie Besant, l’une de ses dirigeantes.

L’Anthroposophie est un courant lié au christianisme, fondé par Rudolf Steiner. Elle affirme entre autre que le divin s’incarne dans chaque être humain et que celui-ci peut, par un travail intérieur, accéder à des révélations spirituelles. L’anthroposophie insiste sur l’équilibre et la réconciliation des contraires, des notions que l’on retrouvera énormément dans l’œuvre d’Hilma af Klint.

Le groupe des Cinq assiste à de nombreuses conférences qu’elles retranscrivent dans leurs carnets. Hilma af Klint rejoint officiellement le mouvement en 1920, séjourne à plusieurs reprises dans la communauté anthroposophique de Suisse avec sa compagne Thomasine Andersson, échange avec Rudolf Steiner sur l’art et lui présente ses œuvres abstraites pour recueillir son avis. Après la mort de Rudolf Steiner, elle tente même d’entrer en contact avec lui via le spiritisme pour continuer d’avoir ses conseils sur l’avenir de son œuvre.

(À noter que ce mouvement a été l’objet de signalement pour risque de dérive sectaire par la MIVILUDES)


Les Cinq

Hilma af Klint rencontre Anna Cassel à l’Académie des Beaux-Arts. Ensemble et avec trois autres amies artistes aussi passionnées par la spiritualité et l’ésotérisme (Sigrid Hedman, Cornelia Cederberg et Mathilda Nilsson), elles vont former Les Cinq (De Fem).

Entre 1892 et 1907 elles se réunissent un vendredi par mois, pour explorer les frontières entre les mondes. Elles étudient la médiumnité, les textes sacrés, pratiquent la méditation, prient, et surtout font tourner les tables pour communiquer avec les esprits. Lors de ces séances, elles affirment entrer en contact avec esprits supérieurs (dans leurs carnets se retrouvent les noms de Gregor, Clemens, Amaliel ou Ananda) qui les guident dans leurs créations artistiques. Elles considèrent que l’art a pour vocation de révéler les plans supérieurs de la réalité.

“Une vie divine qui a pris forme dans cette chose. Le privilège de l’artiste est précisément de voir cette vie, de voir comment elle prend forme.» 
Hilma af Klint

« Vous vous êtes unies et vous avez formé une chaîne (…). Cette chaîne, qui n’est pas seulement externe mais interne, associe ce qu’il a de meilleur en vous à ce qu’il y a de meilleur chez l’autre » 
Carnets Hilma af Klint / Les Cinq – 1er juin 1898

En état de transe, elles produisent des écrits et des dessins automatiques avec un psychographe, une plaque mobile permettant de tracer à l’aide d’un crayon. 

Elles créent ensemble mais en 1905, le guide spirituel du nom d’Amaliel s’adresse seulement à Hilma af Klint : ”Tu attendras calmement et immobile. En regardant de vieilles images, des images qui t’attendent. Sois patiente, et tu seras menée calmement, immobile et en sécurité vers le but qui t’attend”.

Son œuvre monumentale est sur le point d’arriver.


Peintures du Temple (1906 – 1915)

La mission confiée à Hilma af Klint est spirituelle : les guides supérieurs s’adressent directement à elle et lui demandent de créer des œuvres destinées à l’éveil spirituel de l’humanité.

Elle doit canaliser le monde invisible dans sa peinture, rendre visible l’invisible.

En 1907, elle écrit : « Le but est de tracer la voie vers un langage symbolique qui existe depuis toujours et dont les esprits sont désormais les dépositaires pour guider l’humanité. »

Certaines peintures sont conçues pour être exposées dans un futur temple dédié. Af Klint l’imagine en spirale ascendante, surmonté d’un phare. Elle le souhaite sur l’île de Ven car c’est là-bas que l’astronome et alchimiste Tycho Brahé avait son laboratoire.

L’ensemble des Peintures du Temple comprend 193 œuvres réparties en 12 séries et l’occupe de 1906 à 1915. Les esprits, ces « Grands Maîtres », déterminent les modalités de création : formats, temps, organisation. 

Ils indiquent par exemple que le projet doit durer 860 jours et que la série des Dix plus grands devra mesurer 3,2 × 2,4 mètres.

Elle sera aidée des Cinq et parfois d’autres artistes, allant jusqu’à douze collaboratrices. Elle ne fait que transmettre les images qu’elle reçoit et ne signe pas les toiles, qu’elles considèrent comme collectives : entre les êtres supérieurs, ses consœurs et elle.

En état de transe, par des visions ou guidée par le dessin automatique, Hilma crée. Parfois avec des esquisses qu’elle va interpréter, parfois directement : « Les peintures se sont réalisées à travers moi, sans esquisse préalable et avec une grande force. »

Ces œuvres sont totalement inédites ! aplats de couleurs, tons pastel, formes abstraites et géométriques mais… leurs significations restent un mystère. Elle consigne tout dans des carnets : dessins, commentaires, analyses des symboles et des couleurs dans le but de comprendre ce qu’elle produit.

Les spirales, les lettres, les formes végétales et couleurs deviennent un langage de l’invisible. Pour elle, l’abstraction est le moyen d’exprimer une réalité spirituelle :

« Derrière chaque chose se trouve une vie divine (…). Le rôle de l’artiste est de la percevoir. »

Au fil du temps, elle dépend de moins en moins des séances spirites et est directement connectée à une source invisible : « Mon pinceau est guidé par une force supérieure. ». D’après le fondateur de la Société de recherches psychiques de Londres, Frédéric Myers, l’état de transe permet d’entrer vers un “moi subliminal” qui donne accès à des connaissances et aptitudes enfouies. Selon elle, chacun peut l’atteindre, il suffit d’éveiller cet “état dormant”.

Elle ne tentera qu’une seule fois de présenter ses œuvres au grand public, lors d’une exposition à Londres en 1928. Constatant que son travail est incompris, elle préfère ensuite le garder caché. 

Ses peintures abstraites n’ont rien à voir avec celles qu’elle exposait de son vivant et ne seront véritablement découvertes par le public que 41 ans après sa mort ! Lors de l’exposition « The spiritual in art, abstract painting 1890-1985 » à Los Angeles en 1986.


Le Testament

« Mes peintures ne sont pas pour aujourd’hui, mais pour demain »

Ses œuvres abstraites, très peu montrées de son vivant, ont bien failli rester cachées : elle précise dans son testament que son petit-neveu, Erik af Klint, devra les conserver à l’abri pendant vingt ans après sa mort, survenue en 1944. 

Elle estime alors que le monde n’est pas prêt à les recevoir.

Le public n’est pas encore prêt à comprendre les messages spirituels présents dans ses œuvres. Elle perçoit également le monde de l’art comme très masculin et fermé aux nouvelles formes d’expression. L’abstraction ne semble pas avoir sa place, et cela est d’autant plus vrai lorsqu’elle est portée par une femme, dont la légitimité artistique est davantage remise en question.

Pourtant, elle est aujourd’hui reconnue comme l’une des premières artistes abstraites car sa première œuvre date de 1906, bien avant de nombreux artistes liés à ce mouvement (comme Kandinsky, Mondrian ou Malevitch).

Dans un prochain article je parlerai plus en détail de la symbolique des œuvres de Hilma af Klint.


Pour aller plus loin

– Hilma af Klint. Les peintures du temple 1906-1915, Pascal Rousseau
– Hilma af Klint de A à Z, Pascal Rousseau
– BD Hilma af Klint. Les Cinq Vies de Philipp Deines
– Femme oiseau étoile, Le roman d’Hilma de Veronique Le Normand
– Elles font l’abstraction de Christine Macel
– Film Hilma de Lasse Hallström (2022)
– Hilma af Klint, Artist Researcher Medium
– Documentaire : Beyond the Visible – Hilma Af Klint de Halina Dyrschka(2019)
– Artiste Médium, Entre vision et rébellion de Odile Alleguede et Elisa Amaru
– Documentaire Arte : La double vie d’Hilma af Klint, Peintre et pionnière de l’art abstrait (2026) en coproduction avec le GrandPalaisRmn et le Centre Pompidou.

Un grand Merci au Grand Palais et au Centre Pompidou, qui grâce à cette
collaboration commerciale a permis que je réalise ces recherches et que je les partage ici!

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