Art Magique, Art Alchimique, Art Opératif
A l’occasion de l’exposition au musée du Luxembourg jusqu’au 19 juillet 2026 à Paris sur Leonora Carrington, j’aimerais dans cet article vous parler de son (grand) lien à l’occultisme.

Occultisme personnel
Née en Angleterre en 1917, Leonora Carrington rejoint à la fin des années 30, le mouvement surréaliste, dont elle partage la vision et la créativité.

Enfant, elle se faisait conter les légendes celtiques par sa mère irlandaise. Le monde est pour elle autant magique que peuplé de fantômes et de fées.
L’occultisme constituera tout au long de sa vie un champ d’étude majeur.
Elle explore les traditions ésotériques les plus diverses : Magie, Kabbale, alchimie, tarot, mythologie mexicaine, bouddhisme, hermétisme, mythologie, divination, spiritisme, astrologie, gnose…
Cette quête s’inscrit non pas dans une envie de performance ou de prise de pouvoir mais dans une recherche de connaissance et de transformation de soi. Elle souhaite soulever le voile et découvrir ce qui est au delà de la réalité.
« Leonora devint une voyageuse infatigable, aux traversées profondes,
toujours à la recherche de révélations mythiques »
Son fils Gabriel
Elle accorde une grande importance à l’expérience vécue autant que la connaissance. Par syncrétisme, elle crée sa propre spiritualité et la suit en cavalière seule : elle n’appartient à aucun groupe défini mais échange avec d’autres artistes qui ont les mêmes intérêts qu’elle, notamment avec son amie Remedios Varo.


Pour elle, l’occultisme est avant tout une méthode d’exploration de la psyché et un outil pour atteindre la Gnose. À travers cette soif de connaissances, ses lectures, ses pratiques (comme des retraites dans des monastères tibétains) et ses rencontres avec des figures telles que Georges Gurdjieff, Gerald Gardner le fondateur de la Wicca, des chamanes, elle s’aventure dans des territoires inconnus afin d’en percer les mystères.
« Vous savez, j’ai été formée par ma grand-mère maternelle, qui était irlandaise, versée dans la magie blanche et dotée d’une énergie très puissante. Et j’ai cette énergie, j’ai ce pouvoir, et je dois le transmettre à quelqu’un, mais à quelqu’un qui l’utilisera à bon escient, en qui je peux avoir confiance, et qui soit une femme. Car c’est une énergie qui ne peut se transmettre que de femme à femme » dira- elle à son amie, Rita Pomade.
A propos du Tarot, elle crée son propre jeu, non pas dans un but divinatoire, mais en reprenant les travaux de CG Jung : ses cartes sont un outil de connaissance de soi et d’exploration de l’inconscient.



Quelques livres qui l’ont marqués :
- Pistis Sophia
- Dictionnaire de botanique occulte, les plantes magiques de Paracelse.
- Psychologie et alchimie de CG Jung
- The Mirror of Magic de Kurt Seligmann
- The Mystical Qabalah de Dion Fortune (1935)
- Major Trends in Jewish Mysticism de Gershom Scholem (1941)
- Bardo Thödol (Livre des morts tibétain)
- La Déesse blanche de Robert Graves
- Les grands initiés de Édouard Schuré
Oeuvre au Noir
Elle en parle comme de l’évènement le plus traumatique de sa vie. Durant la seconde guerre mondiale, Max Ernst, avec qui elle partage sa vie, est emprisonné au Camp des Milles. En 1940, Leonora Carrington fuit la France pour l’Espagne, subira un viol collectif par des soldats franquistes et fera une crise psychotique. Diagnostiquée “folle incurable”, elle vivra un internement forcé où elle recevra des piqûres de Cardiazol, une forme de thérapie de choc induisant des convulsions.
Elle relate cet épisode douloureux dans son livre En Bas. Elle y décrit ses visions et son voyage intérieur, mais aussi une expérience qu’elle assimile à une dissolution de l’identité. Un moment de confrontation avec ses propres ténèbres.

Son récit reprend les archétypes du parcours initiatique : le franchissement d’un seuil, une mort symbolique, la nuit noire de l’âme annonçant la révélation, puis la réunification de ses fragments épars.
Passée par l’Angleterre, la France, l’Espagne, elle s’installe ensuite au Mexique en 1942 pour retrouver une communauté de femmes ayant fuient l’Europe comme elle, et y restera jusqu’à la fin de sa vie.
Son tableau Artes, 110 (1944), dont le titre était son adresse à Mexico, illustre cette traversée de l’Océan Atlantique. Passant d’un lieu détruit (l’Europe en guerre) vers la construction d’un autre, et où le voyage n’est pas seulement physique. Il se fait aussi ailleurs.

Une renaissance pour un nouvel avenir où la descente passée dans ses profondeurs deviendra chez Leonora Carrington, une source de création.
Ses oeuvres sont une cartographie de ses connaissances comme des voyages visionnaires où l’imagination est aussi réel que le monde réel.
Oeuvres opératives
Comme un adage hermétique, on lui dira :
« vous parlez trop. Apprenez à garder en vous»
Analyser ses œuvres diminuerait leur pouvoir dira-t-elle. Leonora Carrington n’a jamais vraiment expliqué son travail, ni ses influences, elle ne donnera jamais d’interprétation…comme les voies initiatiques.
Tout ce que l’on peut dire sur ses oeuvres ne sont que des suppositions. Nous ne savons pas pourquoi il y a tel ou tel symbole, nous ne savons pas ce qu’elle étudiait au moment où elle les a peint. Whitney Chadwick, notera qu’il est difficile d’affirmer que l’oie sur le tableau est celle de la mythologie égyptienne, de la légende irlandaise de la Saint-Michel ou l’oie Alchimique.
Et si c’était.. un peu tout ça à la fois ?

« …si elle était d’accord avec moi pour dire que, dans bien des cas, la peinture est une approche rituelle permettant d’appréhender les mondes invisibles, une invocation, un moyen d’apaiser des forces déchaînées ou irritées.»
son fils Gabriel
Avec des créatures hybrides, des cercles magiques, des glyphes, elle utilise le langage des symboles pour transmettre.
Comme si elle codait ses toile, les rendant magiques pour laisser le spectateur actif : que voit il ? qu’est ce qui le touche? l’interroge ?
En reprenant l’approche des voies initiatiques, Leonora Carrington souhaitait que ses œuvres soient opératives : en dehors de toute intellectualisation, le spectateur observera ce qui va lui parler. Il ne faut pas décrypter, juste ressentir.

Alchimie
Elle lit ses premiers livres d’Alchimie à 19 ans et parsème ses oeuvres de ces symboles.
Alchimie, comme cette science occulte de la transmutation, qui vise à unir les contraires lors des noces alchimiques afin de donner la Pierre philosophale. Dans ce processus, l’alchimiste se transforme lui-même autant que la matière qu’il travaille. Pour transmettre les secrets du Grand Œuvre, les adeptes utilisaient un langage symbolique et codé.

L’oeuf est un symbole récurrent en alchimie, et dans l’oeuvre de Leonora Carrington. Il est le vase, l’athanor qui contient le monde, il contient le Tout. Cet oeuf philosophique est la création, la gestation, la transformation comme le ventre d’une femme qui donne naissance. Leonora Carrington va aller plus loin en lui attribuant le pouvoir féminin, et en affirmant que la création est féminine.

« Ce matin, l’idée de l’œuf m’est revenue, et j’ai pensé que je pourrais l’utiliser comme un cristal pour contempler Madrid en ces jours de juillet et août 1940. Pourquoi ne pourrait-il pas contenir mes propres expériences, ainsi que l’histoire passée et future de l’Univers ? L’œuf est le macrocosme et le microcosme, la ligne de démarcation entre le Grand et le Petit qui empêche d’appréhender le tout. Posséder un télescope sans son autre moitié essentielle – le microscope – me semble symboliser l’incompréhension la plus profonde. L’œil droit a pour fonction de regarder dans le télescope, tandis que l’œil gauche regarde dans le microscope.» Dans “en bas”, le récit sur son internement

Cuisine
Elle renverse l’image traditionnelle de l’alchimiste, figure masculine et solitaire dans son laboratoire. Chez elle, l’alchimiste est une femme : rarement seule, elle oeuvre dans la cuisine.
Ainsi, la magie n’est pas confinée à un laboratoire caché : elle se pratique partout. Le sacré est présent dans chaque geste du quotidien.
Avec Remedios Varo, elles associent les actes magiques et la place traditionnelle de la femme. La cuisine devient alors bien plus qu’un espace utilitaire : elle se transforme en lieu d’initiation et de création, un sanctuaire où l’art et la magie se manifestent. Et où la femme retrouve son pouvoir de création.
Les chaudrons deviennent l’athanor alchimique, ce creuset où s’opère la transmutation, mais évoquent aussi le chaudron d’abondance des traditions celtiques.
Ainsi, art, magie et cuisine relèvent d’un même processus. Comme en alchimie, il existe des recettes, des étapes, des opérations nécessaires pour atteindre la transformation.
Elle reprend d’ailleurs certaines techniques anciennes, comme l’usage médiéval du jaune d’œuf pour fabriquer des pigments.

D’autres oeuvres

Le Jardin de Paracelse : comme ce médecin, philosophe et Alchimiste, auteur du Dictionnaire de botanique occulte. Dans cette toile, Leonora Carrington met en avant les correspondances astrologiques entre les constellations du zodiaques et le végétal.

Le bon Roi Dagobert : le dieu cornu des traditions celtiques.

Les amants : Les noces chimiques entre le roi et la reine, le Soufre et le Mercure, le principe masculin et féminin.

The Magdalens : nous assistons à une transmission du pouvoir ancestral féminin, issu d’une lignée de femmes des “Madeleines”.

le bain du Rabbi Loew : le créateur du Golem de Prague

A Map of the Human Animal (Une carte de l’animal humain) : une cartographie de la psyché avec en bas, l’inconscient et en haut une figure androgyne qui représente un état de conscience élevé. Au centre, des Vesica Piscis : l’union des opposés.

La Chrysopeia de Marie la Juive : Marie la Juive était l’une des premières alchimistes.

Sous la rose des vents: Avec cette boussole au plafond, elle illustre les enseignements de Georges Gurdjieff qui souhaite “réparer la boussole intérieures”. Le pendule au dessus d’un vase alchimique donne l’axe vertical, le miroir noir au mur est un outil de divination. Nous assistons à une transmission de la Connaissance.

Le Chant de Gomorrhe : le bas de la toile se trouve être des représentations des 7 planètes pour invoquer des forces célestes.
Aller plus loin :
- Catalogue de l’exposition Leonora Carrington au musée du Luxembourg aux éditions Grand Palais Rmn
- Les femmes dans le mouvement surréaliste de Whitney Chadwick
- Leonora Carrington de Juliette Pozzo
- A Visual World: Leonora Carrington and the Occult de Wouter J. Hanegraaff
- En Bas / Down Below de Leonora Carrington
- Recits II de Leonora Carrington
- Leonora Carrington’s Esoteric Symbols and their Sources de M. E. Warlick
- Les Magiciennes | Surréalisme et alchimie au féminin | Leonora Carrington, Ithell Colquhoun, Remedios Varo Editions Centre Pompidou
- Catalogue exposition surréalisme au centre Pompidou
- The other side de Jennifer higgie
- Surréalistes et alchimistes, chemins croisés de Patrick Lepetit
- Le substack de Surrealist Covens