On entre dans un dédale pour se perdre et dans un labyrinthe pour se retrouver

Il faut en premier, distinguer ce qu’est un labyrinthe :
En anglais, “maze” désigne le labyrinthe à multiples chemins, parsemé d’impasses et de choix, où l’on peut facilement se perdre. Alors que le terme “labyrinth” lui, est unicursal : il ne propose qu’un seul chemin qui mène inévitablement au centre. C’est le cas, par exemple, du labyrinthe de la cathédrale de Chartres.
En français, cette distinction est moins nette. Le mot labyrinthe couvre les deux sens, même si le terme “dédale” peut être une bonne alternative pour évoquer le labyrinthe complexe et piégeux.


Minotaure, Dédale et Thésée
Le labyrinthe est un symbole universel que l’on retrouve dès le Néolithique,
mais aussi :
- En Égypte antique à la pyramide de Hawara, deuxième pyramide du pharaon Amenemhat III, qui aurait abrité un complexe funéraire labyrinthique.
- Dans le Nord de l’Europe, notamment en Finlande, sous le nom de Trojaborg (“piège”).
- Virgile lui-même mentionne un labyrinthe à l’entrée de l’antre de la Sibylle.
- En Chine, on lui attribue une fonction protectrice lorsqu’il est placé devant un lieu, car la croyance veut que les esprits maléfiques, ne pouvant se déplacer qu’en ligne droite, se perdent dans un labyrinthe.
Mais c’est en Grèce que le labyrinthe devient mythique, avec le Minotaure.
Minos, voulant le trône de Crète, demande l’aide du dieu Poséidon qui fera apparaître un animal dans le but de le sacrifier. Un taureau blanc sort des flots, mais fasciné par sa beauté, Minos décide de l’épargner pour en sacrifier un autre. Le dieu, vexé, fait accoupler la femme de Minos, Pasiphaé, avec l’animal. De cette union naîtra le Minotaure, de son vrai nom Astérion.
Cette créature mi-homme mi-taureau sera enfermée par Minos dans un labyrinthe piégé d’impasses et de choix multiples, construit par l’architecte Dédale.

En punition du meurtre de son fils Androgée par les Athéniens, Minos exige que tous les neuf ans, sept jeunes hommes et sept jeunes filles de la Cité soient livrés au Minotaure. Thésée se porte volontaire pour affronter la créature. Il sera aidé par Ariane, la fille de Minos qui lui donnera une pelote de fil pour sortir du Labyrinthe. Après avoir tué le monstre, il s’enfuit avec elle, mais l’abandonne plus tard à Naxos.
Quant à Dédale, accusé de trahison, il sera enfermé avec son fils Icare dans le Labyrinthe. Pour s’échapper, il fabrique des ailes de cire et de plumes. Mais Icare, voulant s’approcher trop près du soleil, voit la cire de ses ailes fondre, tombe et se noie dans la mer.

La localisation exacte du labyrinthe crétois reste incertaine : certains le placent dans palais de Cnossos, d’autres dans le village de Skotino. Car là bas ont été retrouvées des grottes qui servaient de lieux initiatiques pour les jeunes garçons.


Les labyrinthes dans les églises
Les labyrinthes antiques et médiévaux dans les églises n’avaient pas la même fonction, quand les dédales nous invitent à nous perdre dans des impasses et pièges, ceux-ci nous guident vers le centre, comme un chemin spirituel.
- Le plus ancien labyrinthe chrétien connu se trouvait à Orléansville à 170 km d’Alger, avec un carré magique au centre portant l’inscription Sancta Ecclesia (Sainte Eglise).

- On en retrouvait dans de nombreuses cathédrales gothiques (Reims, Cologne, Arras, Auxerre, Sens…), mais la plupart ont été détruits de façon volontaire ou enlevés lors de restaurations.
- Aujourd’hui, il en subsiste encore à Chartres, Amiens, Saint-Quentin, Bayeux, Saint-Omer, Mirepoix, Guingamp, Évry. En Italie : Ravenne, Lucques mais aussi en Irlande, Angleterre, etc..

ils pouvaient être parcourus en marchant ou en dansant lors des fêtes de Pâques. En souvenir de la résurrection du Christ, on utilisait une pelote de laine jaune (un symbole solaire) rappelant le fil d’Ariane.
Celui de Lucques se trouve sur un des murs de la cathédrale. Il est un parfait support de méditation et d’observation, comme une préparation mentale avant de pénétrer dans le sacré.

Pour certains, ils étaient une signature des bâtisseurs de cathédrales, qui se revendiquaient comme les héritiers de Dédale. Pour d’autres ils avaient une fonction de substitut au pèlerinage : lorsqu’il était impossible d’aller à Jérusalem, les fidèles parcouraient le labyrinthe, parfois à genoux, en guise de pénitence. On l’appelait alors le “chemin de Jérusalem”.
Au centre de celui de Chartres mais aussi à Pavie ou à Lucques, le Minotaure était présent par une plaque ou une inscription.
Pourquoi la plupart ont été détruits ?
Est-ce l’Eglise qui n’acceptait pas ces origines païennes dans ses cathédrales? Ou bien elle ne voyait que le côté amusement presque futile du parcours?

Symétriques à l’autel et orientés Est-Ouest, le labyrinthe suit le chemin du soleil, des ténèbres à la lumière. Lorsque nous commençons le parcours du labyrinthe, nous sommes dos à l’obscurité, pour ressortir face au chœur et à la lumière.
Leur forme varie : octogonal comme celui d’Amiens, carré comme celui de Saint-Omer ou circulaire comme Chartres. Ils sont unicursaux et n’offrent qu’un seul chemin.
Des courants ésotériques considèrent le labyrinthe comme un lieu reliant les mondes et les énergies, un microcosme à l’intérieur d’un macrocosme. Selon certaines croyances, en le parcourant, les voyageurs peuvent capter une énergie particulière et accéder au sacré.
Le labyrinthe de Chartres est particulièrement riche en symboles :
- ses 28 virages évoqueraient les 28 jours du cycle lunaire
- ses 276 pierres rappelleraient les 276 jours séparant l’Annonciation de Noël (… soit le temps moyen d’une grossesse !)
- La distance qui le sépare de la voûte serait équivalente à celle qui le sépare du cours d’eau situé dans la crypte, juste en dessous. A-t-il été placé à cet endroit précis afin de capter les courants telluriques et cosmiques ?
- Si on rabattait symboliquement le portail royal de la cathédrale sur le sol : la rosace viendrait alors se superposer parfaitement au labyrinthe.

Symbolisme du Labyrinthe
Les Labyrinthes médiévaux / chrétiens sont un outil de méditation et de travail spirituel, héritiers à la fois des mythes antiques et des traditions chrétiennes.
Ils sont une ré-interprétation chrétienne où le combat de Thésée contre le Minotaure devient une métaphore du combat spirituel. Le fil d’Ariane est la foi chrétienne et le labyrinthe est le chemin vers le Christ.
1. Un parcours initiatique
Le labyrinthe peut être vu comme une métaphore de l’existence, une recherche de soi : un chemin sinueux semé d’épreuves et de révélations.
À l’image de Thésée, nous sommes engagés dans une quête. Le labyrinthe garde un secret en son centre : est-ce un trésor ou un monstre ? Peut-être les deux.
Ce Minotaure, n’est-il pas notre monstre intérieur ? Qui triomphera ?
Le labyrinthe est aussi un laboratoire, une caverne initiatique où l’on expérimente et l’on se découvre. Chaque détour est un enseignement : qu’avons nous appris? Quels dépassements avons-nous accomplis ?
Peu à peu, il se transforme en chemin vers le sacré, à travers les épreuves de l’initiation. Il invite à une mort symbolique, prélude à une renaissance.
Mais pour y accéder, il faut accepter de mourir.

2. Quête du centre
Avant d’entrer dans le labyrinthe, l’objectif est toujours le même : atteindre le centre. Peu importe le temps, les obstacles ou le découragement, le but reste le même. Le centre symbolise le sanctuaire, le divin, l’axe du monde, la Jérusalem céleste, ou encore le point de connexion entre les mondes. A Chartres, c’est une rose à 5 pétales qui nous accueille à la fin du parcours.
Ce chemin conduit vers l’intérieur de soi, vers notre centre, à l’image de l’adage des alchimistes : V.I.T.R.I.O.L. : Visita Interiora Terrae Rectificando Invenies Occultam Lapidem / Visite l’Intérieur de la Terre, et en Rectifiant tu Trouveras la Pierre Cachée.

L’alchimiste français Fulcanelli y voit l’image du Grand Œuvre alchimique, avec deux épreuves : trouver le centre et en ressortir.
Ce travail dans les profondeurs de l’inconscient n’est pas une simple exploration : il s’agit d’une véritable descente dans notre crypte intérieure. Surgissent alors pensées, blessures, traumatismes et épreuves. Pourtant, il ne faut pas craindre ce voyage. Le labyrinthe ne comporte qu’un seul chemin : même lorsqu’il semble nous éloigner du centre, ce n’est que pour mieux nous y ramener ensuite. Ces allers-retours incessants, ces impressions de revenir sur nos pas, montrent que l’on doit prendre du recul et acquérir du lâcher-prise.
3. Résurrection
La quête du centre est suivi par la sortie au jour
Dans le mythe antique, le centre du dédale abrite le Minotaure : image de nos passions et de notre animalité qu’il nous faut affronter. La tradition chrétienne, quant à elle, associe le Christ à Thésée : le centre du labyrinthe devient alors le symbole de la résurrection et de la victoire sur la mort.
Revenir au monde extérieur, c’est une renaissance et une profonde transformation intérieure. Mais attention au retour : il ne faut pas se brûler les ailes, tel Icare voulant voler trop près du soleil. L’initiation est faite, mais tout n’est pas encore intégré. Prenez garde à l’ego.
Le travail avec le labyrinthe n’est pas réservé aux seuls initiés. Il n’existe pas de secret caché : pour atteindre le centre, il suffit de faire confiance au chemin et à soi-même.
Mais ce chemin reste initiatique, ce que l’on va vivre durant ce voyage n’appartient qu’à nous.

4. Un parcours qui désoriente
On dit toujours que le voyage est plus important que la finalité. Dans le dédale, la difficulté est que l’avancée se fait à l’aveugle, les dangers sont à chaque détour. Ce n’est pas le cas du labyrinthe, comme le montre celui de Chartres , nous laissons respirer notre mental, nous n’avons qu’à suivre le seul chemin qui mène au centre. Nous ne pouvons pas nous perdre.
Nous entrons dans un état méditatif où la spirale est comme une danse.

Il est là pour désorienter. On avance, on hésite, on revient sur nos pas. Il n’y a pas d’impasse ni de fausses pistes, mais des virages longs à parcourir. On a l’impression de se perdre mais tout est illusoire car nous sommes toujours sur le bon chemin.
On entre dans un errance rassurante
Le voyageur vit une expérience spirituelle où l’enseignement passe par le corps et le mouvement. L’accès au centre est par la marche et une transformation s’opère le temps du parcours. Il faut autant expérimenter qu’intellectualiser.

“Le labyrinthe est un outil visible qui facilite la compréhension de l’invisible”
Lauren Artess
On entre dans un dédale pour se perdre, et dans un labyrinthe pour se retrouver
Le labyrinthe symbolise toujours un voyage intérieur et spirituel : Nous devons passer par des épreuves, suivre un chemin pour aller en son centre, et vivre une transformation pour renaître.

Aller plus loin
Carte des labyrinthes :
Livres :
- Moi, Labyrinthe, de Jacques Paillot et Capucine Soupeaux
- Dictionnaire des symboles d’Alain Gheerbrant et Jean Chevalier
- Les Labyrinthes de Malek Abbou
- Labyrinthe, le tatouage de la Terre: Un chemin pour se trouver de Stéphanie Lafranque
- Walking a Sacred Path: Rediscovering the Labyrinth as a Spiritual Practice de Lauren Artress
- Piranèse de Susanna Clarke
